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  Méditations sur la cité unique est un texte d'Henri BOSCO, figurant dans Pages marocaines (1948). Le titre est révélateur du texte. Le mot "méditations" annonce des réflexions plus ou moins profondes, un regard méditatif sur la cité (unique) qui est la ville de Fès. L'auteur traduit toutes les impressions qu'il a dues avoir probablement, lors de son séjour à Fès, ville immémoriale. Cet espace apparaît comme un objet de quête insaisissable. L'impression dominante qui y règne est le mystère. D'autres aspects caractéristiques de l'espace de celle ville s'imposent; le silence et l'enfermement. C'est l'espace des dualités paradoxales par excellence. A la fois, c'est la ville sainte et la ville de débauche. Elle est favorable à "l'échange verbal" et en même temps à "la pensée close" (p. 181). En outre, la ville se définit par le silence qui peut se lier à l'idée de la paix (p.181).

  Dès l'abord, on sent que c'est un espace qui refuse de se dévoiler facilement à l'autre: "ville(s) qui n'offre(nt) au regard que des énigmes et à l'investigation que des murs." (p.181) Il échappe constamment aux sens: "chaque aspect que l'on découvre est obscurément démenti par un visage qui se voile." (p. 182) Dans cet espace, on risque de se perdre dans l'enchevêtrement de ses ruelles.

  Fès demeure une ville repliée sur elle-même, inaccessible. C'est un trait qui lui procure un charme distingué. Contre toute attente, et en dépit des multiples portes de la cité -dont la fonction est de donner accès à l'intérieur- on y arrive pas: "n'ouvre pas qui veut une porte libre, d'un accès facile à tous." (p. 183) Dans cette perspective, Fès s'affirme comme un espace difficile à franchir, défendu aux étrangers. Il ne satisfait jamais pour autant la curiosité, du moins, ne serait-ce que "des signes indéchiffrables". (p. 182)

  Par ailleurs, le caractère saint de la cité renforce son enfermement. De peur de laisser entrer un étranger ou quelque "démon", elle affiche "ce visage fermé" (p. 183) pour se prémunir. L'enfermement devient donc un moyen d'auto-protection. c'est la ville à la fois vertueuse et vicieuse, car humaine avant tout.

  Le printemps, sa nature enchanteresse incite à faire des promenades ("nzaha"). Et la nuit, on s'abandonne au chant de la musique orientale qui nous conduit jusqu'à l'aurore, temps de la première prière. C'est également un temps qui relie le profane et le sacré. Henri BOSCO se laisse entraîner dans des songes que lui inspire la cité sainte à travers ses murs.

  Le mur, symbole d'obstacle, devient un objet d'imagination permettant de réinventer ce que la ville refuse de livrer: "un mur qui s'arrête m'enchante soudain, et de ce charme je profite (..) pour ébranler l'obstacle et créer ce qu'on me refuse." (p. 189) Ce monde recréé est consolateur pour l'auteur. Il risque pourtant de se confondre avec la réalité. Le mur renvoie au mystère et à la profondeur domestique.

  Les maisons de la ville se distinguent par quelque chose d'indéfinissable. La porte, avec ses serrures et ses clous, laisse comprendre qu'il y a une volonté de cacher avec soin un certain trésor. Elle est trompeuse: "elle affecte l'humilité" (p. 190). A vouloir garder de la distance vis-à-vis de la porte, paradoxalement celle-ci absorbe l'homme: "plus on met de distance entre la porte et soi et plus on est soi-même" (p. 194). Peut-être que le trésor que conserve la maison est assimilable à la paix.

  La maison est dotée d'un certain pouvoir qu'elle exerce sur l'homme: "elle s'impose et tous les mouvements du corps et de l'âme s'apaisent, ralentis par l'enchantement" (p. 191). Déjà, c'est elle qui pénètre dans l'homme: "le mur vous absorbe" (p. 192). une maison proprement dite est celle qui se confond avec l'être. Une union intime naît entre elle et l'homme: "une vraie maison faite à l'homme, habite en lui quand il habite en elle." (p. 191)

  Parallèlement, il est des maisons maléfiques qui peuvent réduire l'homme à l'esclavage: " elles vous retiennent" (p. 191). C'est un espace qui s'associe à la permanence, endroit où on s'installe pour longtemps. C'est aussi "un refuge magique" (p. 192). De l'intérieur se communique une certaine profondeur. L'atmosphère intérieure de la maison invite au repos. Tout est sérénité.

  En somme, Fès conserve "un air d'impassibilité" qui ne laisse pas indemne celui qui la regarde: "(Fès) vous saisit et vous trouble" (p. 189). la cité semble avoir instauré une séparation avec le monde extérieur depuis des siècles.

  L'appropriation de cet espace se réalise par l'intermédiaire des maisons et des portes, mais surtout par les songes. Face à cet espace impénétrable, seules les rêveries peuvent le franchir. C'est une appropriation symbolique par l'imaginaire. Henri BOSCO acquiert l'espace par la pensée plutôt que par le fait. Par moments, le monde réel se mêle au monde inventé dans une fusion totale. 

 Lecture d'un texte d'Henri BOSCO, Méditations sur la cité unique in Pages marocaines, 1948, Paris, Gallimard.