"Bahria s’était assise sur une chaise à bascule qu’elle avait dénichée derrière les bananiers et regardait la soirée mondaine évoluer vers la débauche collective. Les convives avaient abandonné les tables dévastées pour se regrouper devant l’estrade des musiciens. L’orchestre jouait des morceaux  frénétiques que les spectateurs accompagnaient en frappant dans leurs mains. On avait formé un cercle autour des jeunes danseurs que Bahria avait d’abord pris pour des enfants accompagnant leurs parents. Les hanches ceintes d’écharpes  et de foulards, ils se trémoussaient, apparemment aussi ivres que leurs aînés. Elle chercha Ra’i des yeux et le vit affalé dans un fauteuil à l’écart, tendant son verre à l’éphèbe qui continuait à servir à boire. Des hommes de tous âges retiraient leurs vestes pour se joindre aux danseurs et se déhanchaient en riant, applaudis par la foule. Ravis de jouir de la protection que leur offrait la maison de leur hôte, ils venaient d’enlacer chacun un des jeunes danseurs, ne cachant plus leurs goûts de pédophiles."   

                               Ni fleurs ni couronnes, Souad Bahechar, (p.82)

 

ni fleurs

La maison de monsieur Doulabi constitue la mise en scène de la débauche collective, l’un des nombreux traits qui ont fait la renommée de Tanger. La narration feint de découvrir cette réalité choquante sous le regard candide de Bahria. La dernière phrase du texte « ne cachant plus leurs goûts de pédophiles » traduit le dégoût et la colère de la narratrice. Ainsi, le mot « pédophiles » qui n’est prononcé qu’à la fin nous invite à relire le texte et partager la révolte de la narratrice.